L’homme cherchant à se penser lui-même

 

Sans titre2Penser,  en citant Julien Benda, c’est penser à quelque chose. Si je « me » pense, il faut bien que je « me » pense quelque chose, sans quoi je ne serais rien. Et ce quelque chose ne peut être que quelque chose d’extérieur à moi-même, sans quoi je ne pourrais pas l’appréhender. Je ne peux pas, en effet, me présenter à moi-même une repré­sentation de moi-même, si cette représentation n’est pas objective à mon esprit. Cette pensée de moi-même, je suis bien forcé de la constituer avec des éléments. Et ces élé­ments sont nécessairement statiques, le temps que je puisse les voir. Mais, plus je réfléchis et m’aperçois que « je » ne suis pas telle ou telle identification en vertu de laquelle je « me » pensais sans le savoir (à la façon du « moi » qui cherchait de l’eau de fleur d’oranger dans un rêve, ou de l’enfant au « pour-moi » instantané) plus s’ouvre en moi un gouffre intérieur, qui est gouffre parce qu’il est impensable.

Force est de constater que l’être de cette conscience qui a, à juste raison, refusé de se reconnaître partout où elle se retrouvait, n’est qu’un néant à soi-même, à tout jamais en fuite devant sa propre investi­gation.

C’est là que commence le vertige et que s’offrent, en manière de médecine, ces prolongements de soi, ces identi­fications avec un dépassement, ou avec un surpassement : l’un humain, l’autre divin. Apparemment – et, comme nous nous interdisons de les situer, l’on voudra ne prendre ceci que comme une tentative d’éclaircissement – Aveline et Vercors optent pour la première médecine, Martin­-Chauffier insiste pour les deux, Cassou les refuse toutes les deux. Il les refuse, parce qu’à chaque rejet d’un quelque-chose en vertu de quoi il eût pu se penser – ou s’était pensé, pendant quelque temps – le non-quelque-chose résultant de cette opération, loin de lui donner le vertige, l’amuse. Oui, l’amuse. Et ce jeu, qui est un acte de création spon­tanée (« j’ai un certain goût de la création libre ») est aussi un travail, et est certainement l’action d’une conscience révolutionnaire. Mais le mot action n’a plus le sens qu’on lui donne en général, parce qu’on ne sait plus où ni comment définir cette action qui se veut incréée. Il emploie les mots « patriote » et « démocrate », mais il n’est ni patriote ni démocrate, c’est son cœur qui l’est : « tout cœur patriote et démocrate épris d’indépendance nationale, de justice sociale… » etc… Il y a là plus qu’une nuance, il y a un refus de systématisation. Et ces principes, qu’il veut que l’on cultive au fur et à mesure que l’on se bat pour eux « sont des principes de valeur humaine et universelle » . Leur définition n’ira guère plus loin, donc n’aidera évidemment personne à « se » penser. Ni à penser la révolution. Les théories préfabriquées ne sont pas des facteurs de révolution.

Retenant tout de suite, en cette affaire, ce qui nous importe – la perception de soi par opposition à la connaissance de soi – notons que, dans cette conscience coupée en deux, la perception de soi, l’identification, se dégage de la partie où n’existe pas de libre arbitre. Libre arbitre veut dire d’abord pensée, puis liberté, puis jugement basé sur cette liberté de pensée. 

 

(Extrait de Critique de la raison impure par Carlo Suarès. Édition Stock 1955) sur le blog de Francesca http://channelconscience.unblog.fr/

Publié dans : ESPRITS, HUMANITE, PENSEE |le 17 décembre, 2015 |Pas de Commentaires »

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