Vivre en paix avec nos morts

 

Pouvoir accueillir le meilleur et le moins bon des moments partagés, établir avec le défunt un lien de complicité et d’amour : au temps de la douleur aiguë peut succéder celui de l’apaisement, et même de la joie. Car, si l’être cher a physiquement disparu, nos liens avec lui restent vivants. par Flavia Mazelin-Salvi

images (1) «Hier encore, j’ai eu un fou rire avec ma mère. J’étais attablée à la cantine d’entreprise et forcée d’écouter deux femmes que je ne connaissais pas. Leur discussion était ennuyeuse, bourrée de clichés et de banalités. Je me sentais m’assoupir doucement. À un moment donné, l’une d’elles a lancé : “C’est trop génial !” Et, là, d’un seul coup, ma mère était en face de moi, prise d’un fou rire inextinguible comme nous en avions le secret. »

Sara, 37 ans, a perdu sa mère il y a cinq ans, victime d’un cancer foudroyant. Pendant deux ans, la douleur, quotidienne et « aiguë comme une morsure », empêchait la vie de circuler en elle. Puis, au fil des mois, les crises de larmes se sont espacées et, si la souffrance de l’absence est toujours tangible, elle s’est transformée en une douce présence intérieure. Aujourd’hui, Sara confie vivre une relation vivante avec sa mère : « Je la sens près de moi, joyeuse et apaisante, dans une complicité qui n’a rien à avoir avec le déni de sa mort. C’est difficile à expliquer, à comprendre. D’ailleurs, mon frère aîné m’a dit trouver cela bizarre, il n’a pas osé dire “infantile” ou “pathologique”, mais ça y ressemblait. Du coup, je n’en parle à personne. »

Il n’est pas toujours facile d’évoquer sa relation avec un disparu dans une culture où « faire son deuil » signifie ravaler le plus rapidement possible son chagrin et « positiver » pour ne pas gêner les vivants et les bien portants. « Nous avons beaucoup perdu de nos capacités à concevoir les morts, leur existence, leur devenir », écrit le psychologue Tobie Nathan dans son dernier livre, La nouvelle interprétation des rêves (Odile Jacob 2011). Avant d’ajouter que « la seule influence que nous concédons aux morts, c’est cette émotion que ressentent les survivants. Mais nous la considérons comme le signe d’une dépendance imaginaire, d’un reste d’enfant au coeur de l’adulte ».

Le long chemin de l’acceptation

Pouvoir nouer une relation avec « son » mort implique que l’on ait accompli le travail du deuil. À un rythme propre à chacun. « Pendant des semaines, des mois, des années, l’endeuillé va se confronter à toutes les émotions, expose Nadine Beauthéac, psychothérapeute spécialisée dans l’accompagnement des survivants, auteur de Cent Réponses aux questions sur le deuil et le chagrin (Albin Michel, 2010). Ce temps de deuil douloureux, permanent ou intermittent, singulier dans tous les cas, va finir par ouvrir sur une réconciliation avec la vie. » La psychothérapeute précise qu’il ne s’agit pas d’accepter la perte – celle d’un être aimé étant par essence inacceptable –, mais d’accepter ce qui est arrivé, de « consentir, de parvenir à faire avec ». De ce mouvement intérieur va naître une relation nouvelle. Avec le mort… et avec la vie. « L’absence extérieure est remplacée par une présence intérieure, poursuit Nadine Beauthéac. Et ce n’est pas parce que le défunt continue à nous manquer que le deuil est inachevé ou que quelque chose ne va pas. »

Marie-Louise, 51 ans, a perdu son fils de 17 ans il y a treize ans, dans un accident de moto. « J’ai commencé par refuser les antidépresseurs, car je ne voulais pas étouffer ma souffrance, j’aurais eu l’impression de couper le lien avec lui. J’ai gardé sa chambre en l’état, mon mari m’a dit que c’était malsain, mais j’ai tenu bon. J’ai continué à fêter son anniversaire ; au début, c’était affreux, maintenant, c’est une célébration familiale joyeuse. Mon sentiment est que tout cela a contribué à maintenir Cédric en vie parmi nous. Les enfants de ma fille parlent de lui, de ses exploits sportifs. Il est là, au milieu de nous. » Vivre avec le disparu, garder des traces de sa vie, parler de lui ou avec lui… « Chacun fait au mieux avec sa douleur, l’important est d’écouter ses besoins et ne pas suivre les faux bons conseils, prévient Nadine Beauthéac. À savoir : ne pas conserver de souvenirs, ne plus parler du défunt, bref, tourner la page. Des idées faussement “psy”, qui sont génératrices de souffrance, et qui augmentent la culpabilité et le chagrin. »

Des relations parfois inachevées

L’autre vérité que les survivants apprennent, et parfois très douloureusement, est que la relation que l’on entretenait avec le défunt ne disparaît pas en même temps que lui. « Les conflits, l’ambivalence de nos sentiments ne s’estompent pas avec la mort, constate la psychologue et psychanalyste Marie-Frédérique Bacqué. Ils demeurent en l’état et sont source de mal-être. » Les ados en révolte qui perdent un parent, un époux en instance de divorce qui meurt, un adulte en froid avec sa fratrie dont un frère ou une soeur disparaît… Comment assumer, sans se noyer dans la culpabilité, le déferlement des émotions contradictoires ? Il arrive que ces sentiments ne soient pas conscients. « Ils parviennent alors sous forme de rêves très “questionnants”, perturbants, remarque la psychologue et psychanalyste. La relation négative ou conflictuelle avec le défunt peut aussi être ressentie sous forme de malaise diffus, de tristesse profonde. Ces défauts d’intériorisation font l’objet de la plupart des demandes de consultation. En thérapie ou en analyse, le sujet comprend qu’il peut travailler la relation avec le disparu, et cela change tout pour lui. » D’autant plus lorsqu’il n’y a eu aucun contact entre le mort et celui qui consulte. Louis, 38 ans, a mesuré, au bout de deux ans d’analyse, l’influence qu’exerçait sur lui son grand-oncle paternel, mort en Afrique du Nord un an après sa naissance : « Il était ingénieur, comme moi, assez instable affectivement, comme moi. Physiquement, je lui ressemble beaucoup. J’ai un peu enquêté dans la famille, et je pense que ma mère était peut-être sa fille, qu’il aurait eue avec sa belle-soeur. En tout cas, cet oncle a toujours été pour moi une sorte d’ange gardien, je lui fais des confidences, mais je ne me sens plus tenu de reproduire son destin d’aventurier un peu kamikaze. »

Une énergie vitale

Il en va des liens avec les morts comme avec les vivants : la relation est juste, bonne et apaisée quand nous intégrons et acceptons leurs défauts et leurs qualités, la volte-face des émotions. « On peut alors parler de bonne intériorisation du défunt, reprend Marie- Frédérique Bacqué. Elle est le fruit d’un travail de deuil complet, qui a passé en revue tous les éléments de la relation et qui aboutit à la conclusion que l’on a gardé de la personne disparue quelque chose qui nous a permis, ou nous permet, de nous construire. » Des qualités, des valeurs, des contre-exemples parfois, une énergie vitale qui continue à courir de génération en génération. « L’intégrité et la combativité de mon père sont toujours là, en moi, comme un moteur de vie, témoigne Aude, 45 ans. Sa mort, il y a six ans, m’a coupé les jambes et le souffle. Puis la vie est revenue quand j’ai recommencé à sentir que son essence, ses valeurs étaient là, bien présentes. » Les changements de vie sont aussi des étapes difficiles pour les endeuillés, mais sont adoucis lorsque la relation à leur mort est apaisée et revivifiée. Un déménagement, une promotion, un mariage, un divorce, une naissance… et l’absence se fait plus douloureuse. Parler du mort, l’évoquer dans ces instants, l’intégrer à l’événement devient alors pour beaucoup une déclaration d’amour. À celui ou celle que l’on aimait, mais aussi à la vie.

Pour en savoir plus : le site d’Allan Botkin, induced-adc.com  (en anglais).

 

Publié dans : La MORT |le 17 juin, 2014 |Pas de Commentaires »

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