l’ethnopsy qui travaille avec les djinns et les esprits

 

Tobie Nathan, Né en 1948 en Égypte, Tobie Nathan est l’un des héritiers de Georges Devereux, fondateur de l’ethnopsychiatrie. Il a été le premier à créer, en 1979, à l’hôpital Avicenne, à Bobigny, une consultation d’aide psychologique aux familles de migrants. Depuis, dans le monde entier, il ne cesse de dialoguer avec les esprits. Nous l’avons rencontré à l’occasion de la parution de son autobiographie, Ethno-Roman.

Isabelle Taubes

téléchargement (1)Psychologies : Vous êtes connu comme le principal représentant de l’ethnopsychiatrie, l’héritier de Georges Devereux, qui l’a introduite en France. En quoi consiste-t-elle exactement ?

Tobie Nathan : L’ethnopsychiatrie s’efforce de démontrer qu’une part de culturel et de politique est indispensable à la compréhension et au traitement d’un désordre psy. En clair : un Africain, un Malais, un Indien, un Européen seront malades différemment, et les soigner avec des thérapies qui tiennent compte de leurs attachements – le groupe d’origine, ses dieux, ses façons de comprendre le monde – se révèle généralement plus efficace. Si le patient attribue son mal-être à un envoûtement, un djinn, un esprit invisible, nous respectons cette explication. Finalement, il s’agit d’un échange : les malades nous transmettent un savoir, nous les mettons en contact avec un autre type de savoir. Cela dit, un Français peut parfaitement être guéri par un acupuncteur chinois, un Kabyle peut aller mieux grâce à un psychanalyste belge. Mais il y a des rites qui nous parlent plus que d’autres. Quand les consultations d’ethnopsychiatrie ont démarré à Bobigny, nous nous adressions essentiellement aux migrants, Africains, Maghrébins, Asiatiques. Progressivement, nous avons commencé à travailler aussi avec les autochtones : les Parisiens.

Nous aussi, en France, avons des esprits tourmenteurs ? Cela semble difficile à croire…

Quand, dans les rave-partys, des jeunes entrent en transe, qu’est-ce qui les plonge dans cet état ? Seulement la musique ? Uniquement l’alcool ? Il pourrait bien s’agir de tout autre chose… Nous sommes tous attachés à des forces invisibles qui resurgissent quand nous allons mal, à des croyances, des fantômes. D’ailleurs, en France, il y a presque autant de guérisseurs que de médecins. De très nombreux malades atteints de pathologies graves, chroniques, dégénératives, consultent un guérisseur en plus de leur médecin. Est-ce parce que je suis né en Égypte, descendant de rabbins guérisseurs et portant le prénom du plus réputé d’entre eux ? Toujours est-il que la façon occidentale de concevoir les troubles psychiques est, selon moi, aussi bête que triviale. Travailler seulement sur le psychisme individuel coupe de la vie. En ethnopsychiatrie, au contraire, la vie foisonne au coeur des séances, où nous sommes parfois très nombreux : le patient, ses proches, un traducteur qui parle sa langue d’origine s’il est étranger, les thérapeutes.

Au cours de vos études, vous vous êtes formé à la psychanalyse. Que vous en reste-t-il ?

Depuis mon adolescence, elle me passionnait, mais je n’ai jamais réussi à m’identifier à un psychanalyste. Je ne supporte pas les groupes, alors les groupes de psychanalystes… Surtout, le complexe d’Œdipe est une erreur scientifique : les enfants ne s’intéressent pas sexuellement à leurs parents, ils s’intéressent à leurs semblables. Plusieurs enquêtes menées dans les pays nordiques l’ont prouvé. Il a ainsi été demandé à vingt-cinq mille enfants des deux sexes entre 5 et 6 ans avec qui ils voulaient se marier plus tard. 70 % ont répondu : « Avec mon petit frère (ma petite soeur) », « Avec mon copain (ma copine) de classe », « Avec le chien ». Seuls 7 % manifestaient le souhait d’épouser leur père ou leur mère. Si les patients parlent autant de papa ou de maman, c’est que leur discours est programmé avant même la rencontre avec le psy. Ils savent parfaitement ce qu’il attend d’eux. En fait, le mythe d’Œdipe n’a rien de psychologique. Il nous parle de la grande question des Grecs de l’Antiquité : « Qu’est-ce qu’être un citoyen ? » Le récit œdipien a enfanté le monde que nous connaissons, dans lequel un père peut être puni pour avoir maltraité son fils, qui, comme tout citoyen, est en droit d’exiger d’être protégé par l’État. Je ne peux pas non plus cautionner la thèse selon laquelle, avec sa théorie de l’inconscient, des pulsions, Freud nous aurait offert une mythologie pour Occidentaux. Une mythologie est toujours le fruit d’une collectivité. Avec l’inconscient, il aurait pu avoir une sorte d’intuition du monde des invisibles – les djinns, les esprits… Il a préféré en faire une loi que nous ne pouvons que subir. Alors qu’avec les « non-humains » nous pouvons ruser, tricher, parlementer. 

Un rapprochement Comment vous, en tant que Blanc vivant à Paris, vous êtes-vous initié aux thérapies traditionnelles ?

Je suis allé voir des thérapeutes pour comprendre comment ils travaillaient. Je me souviens en particulier d’un guérisseur malien à qui l’hôpital psychiatrique de Bamako envoyait des patients. Régulièrement, des infirmiers venaient leur administrer des piqûres de neuroleptiques tandis que lui leur faisait travailler la terre, tout en les soignant. Je lui ai demandé : « Comment fais-tu pour guérir les malades? — Je combats les djinns, les esprits. Et toi ? — Pareil que toi ! » À quoi le guérisseur répond : « Ça doit être beaucoup plus difficile pour toi. À Paris, ils sont tellement plus nombreux. » Il avait raison. Les non-humains naissent spécialement dans les grandes métropoles, où des hommes issus d’univers radicalement différents vivent ensemble.

Comment savoir qu’ils sont là ?

Les génies se repèrent à leurs manifestations – les maladies qu’ils provoquent chez les humains, en particulier, mais aussi des bruits de pierre sur la toiture, des traces sur le tapis alors qu’il n’y avait personne à la maison, des objets déplacés. Si une personne dit toujours non, vous êtes presque sûr qu’elle est habitée par un djinn. En Égypte, on leur attribuait l’origine des tourbillons du Nil. Ils vivent dans les canalisations des maisons, dans les ruines, dans les rivières. Près de nous, mais là où nous ne vivons pas. Ils nous rappellent que nous ne sommes pas seuls au monde. Une patiente se met à parler, et c’est la voix de son père mort qui surgit, une voix grave, une voix d’homme : le défunt exige des funérailles dignes ; il va falloir persuader tous ses enfants de venir à la consultation. Avec les invisibles, il convient d’agir concrètement. De pratiquer des rites particuliers. Je viens d’une culture où l’on travaille sur eux avec des parfums, mais il est possible d’utiliser des couleurs, des écrits religieux, de fabriquer des objets protecteurs. Quand je soigne des patients, je ne m’adresse pas directement à eux, mais aux non-humains qui les tourmentent. Je les installe ainsi dans une position où il leur est plus facile de guérir, car à aucun moment je ne leur fais entendre qu’ils sont responsables de ce qui leur arrive.

Il me semble que la psychanalyse, au contraire, s’efforce de responsabiliser le patient, afin de l’aider à sortir de la position de victime ? 

C’est une autre absurdité introduite par Freud. Pour moi, « guérison » et « responsabilité » sont incompatibles. Je dis à mon patient : « Tu as un ennemi, nous allons l’identifier ensemble et voir comment lutter contre lui. » Il peut s’agir d’un esprit, mais aussi d’un humain agissant de manière occulte et qui n’a pas forcément conscience d’être un agresseur. Il ne vous apprécie pas, il vous en veut. Mais il ignore l’effet de son animosité sur vous. Le plus souvent, c’est un proche – un parent – ou un moins proche – un collègue de bureau. Aujourd’hui, d’ailleurs, la plupart des maladies s’attrapent au travail. Parce que les salariés sont obligés de se taire pour garder leur emploi. Parce qu’ils sont harcelés par des petits chefs. Parce que les rivalités s’expriment en vase clos. Je crois l’ethnopsychiatrie plus apte à dénouer les conflits professionnels que la psychothérapie classique, qui vous dit : « Ce conflit avec votre chef de service est une répétition de la situation que vous avez vécue avec votre père (ou votre mère). » Et qui contribue du même coup à accroître vos tensions. En Israël, j’ai vu des rabbis soigner, avec des résultats spectaculaires, des personnes souffrant de troubles obsessionnels compulsifs, en leur prescrivant des actes, des rituels curatifs, un peu comme le font les thérapies cognitives et comportementales contemporaines. En fait, cette idée de dialogue avec le non-humain, avec les mondes d’avant, me semble particulièrement adaptée au monde d’aujourd’hui, où des forces invisibles sont à l’oeuvre, exacerbant les passions humaines.

En tant qu’ethnopsychiatre, comment interprétez-vous le climat d’anxiété généralisée en Europe ?

Je pense que nous sommes arrivés au bout d’une certaine façon de penser le monde et nos identités, avec des Nations, des États, des frontières. L’avenir appartient aux peuples capables d’un certain nomadisme. Regardez les Chinois. Il y a le noyau originel, la Chine, mais les Chinois ont essaimé dans le monde entier. Le secret du miracle économique asiatique tient essentiellement à cette capacité de se disperser un peu partout, tout en restant relié au pôle « Chine » grâce à Internet, au téléphone. C’est la fin du Vieux Monde où les immigrés s’assimilaient, étaient blanchis, nettoyés de leur culture d’origine. Au contraire, ils emportent avec eux leurs cultes et leurs croyances. Au début du siècle, le vaudou, religion d’ethnies du sud de l’actuel Bénin et du Nigeria, comptait deux millions d’adeptes. Mais, en traversant les mers pour s’ancrer en Haïti, à Cuba, en Louisiane, au Brésil, il a fini par en séduire quelque soixante millions – on les évaluerait actuellement à cinq millions en Afrique et à environ cinquante-cinq millions dans le reste du monde. Les Blancs s’y adonnent. Le cabinet de Bill Clinton en comptait. La crise européenne marque la difficulté du Vieux Continent à s’adapter à cette nouvelle donne, liée à la mobilité. Soixante millions de Français et à peine deux millions hors des frontières nationales… C’est très peu.

Un rêve doit déboucher sur un conseil et une action, dites-vous encore…

Tobie Nathan : Si je vous dis : « Votre rêve montre que vous êtes fâchée avec votre fille pour des histoires d’argent depuis deux mois », qu’allez-vous en faire ? Rien ! La matière du rêve n’est pas destinée à rester dans la tête, sa fonction est de nous aider à agir. Et, pour cela, j’ai besoin de savoir qui est le rêveur, d’où il vient, quelles sont les pensées de son monde, ce qu’il fait dans la vie. Revenons chez Artémidore de Daldis : un homme rêve qu’il est chauve. Si cet homme est jongleur, le rêve signifie qu’il pourrait bien réussir à présenter son numéro devant l’empereur ; je lui conseillerais donc de continuer à s’exercer. Car, quand il avait l’honneur de se produire devant le souverain, un jongleur devait se raser la tête. Le rêveur est commerçant ? Il pourrait bien se retrouver en prison : à l’époque d’Artémidore, les prisonniers avaient le crâne rasé. Sans doute a-t-il commis quelques entorses à la loi, il doit dorénavant se montrer plus prudent. 

téléchargement (1)Que peut attendre le rêveur qui soumettra son rêve à Tobie Nathan ?

Tobie Nathan : La lecture du rêve ne suffit pas pour produire une interprétation, et encore moins pour donner un conseil, je pense avoir été clair sur ce point. Un entretien téléphonique, un contact réel, est indispensable pour savoir qui est le rêveur. Après avoir échangé avec lui, je lui restituerai ce que j’ai compris de son rêve et ce qu’il peut en faire dans la réalité. Une interprétation doit déboucher sur une action, qui elle-même produira un changement. Du moins, il faut l’espérer… 

Source : Psycho.com

Publié dans : ESPRITS |le 15 juin, 2014 |Pas de Commentaires »

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